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Avant d’entrer dans la lumière, Simon Delaunay demeure seul avec ce qu’il refuse encore de montrer.

Simon n’était pas un garçon qu’on remarquait tout de suite. Il n’avait ni l’arrogance des jeunes gens bien nés, ni l’insolence de ceux qui cherchent à prouver qu’ils existent. Il entrait semblable à une ombre qui glisse par une porte entrouverte : sans bruit, mais avec une densité qui déplace l’air.

Dans sa façon de se tenir — dos droit, tête légèrement penchée, mains jointes derrière lui — il y avait une retenue presque dérangeante. Une fois là, on finissait toujours par sentir sa présence : tranquille, magnétique, comme une promesse ou une menace voilée.

Ses pas mesurés, craignant de déranger l’air lui-même. Même sa respiration paraissait calculée : ne jamais occuper plus d’espace que nécessaire.

À dix-huit ans, il avait ce regard que l’on associe rarement à la jeunesse : grave, lucide, sans illusions inutiles. Un regard d’adulte trop tôt né, où brûlait par instants une intelligence inquiète. Il accrochait parfois celui des autres avec une intensité troublante, déshabillant les certitudes d’un simple battement de cils. Certains détournaient les yeux, d’autres se sentaient jugés sans qu’il ait prononcé un mot. Lui observait pour survivre : comprendre, c’était rester en vie.

Il était orphelin. Le mot, répété mille fois dans les dossiers et les réunions d’éducateurs, avait fini par sonner creux. Sa mère — il n’en parlait jamais. Son père — jamais connu. Parfois, un parfum, un éclat de voix, la chaleur d’une main lui revenaient par bribes ; puis plus rien. Le vide. Des couloirs ternes, des draps rêches, des éducateurs fatigués : voilà son héritage lorsqu’il arriva au centre, à dix ans. Il avait appris à s’endormir sans bruit, à manger vite, à se défendre sans qu’on le voie faire.

À douze ans, une famille s’était enfin intéressée à lui. Une femme surtout : Hélène Delaunay, élégante, distante, fascinante. Elle l’avait choisi avec la précision d’un collectionneur. Sous bien des apparences, on pouvait croire que la chance avait tourné. Mais rien n’est jamais gratuit, et il l’avait compris très tôt. Il resta auprès d’elle jusqu’au matin de la réception. Six années pour façonner un autre rôle : un jeune homme observateur, calculé, prêt à s’imposer dans le monde qu’on lui ouvrait.

Quand Hélène lui parla d’Horizon, il refusa de laisser passer l’opportunité. Ce soir-là, il ne représentait plus un orphelin qu’on sauve, mais un jeune homme qu’on présente : façonné, poli, prêt à être vu. Un an plus tard, le voilà fin prêt. Le costume, les manières, la diction, tout avait été préparé. Dans sa valise, quelques objets-repères — témoins silencieux de ce qu’elle attendait de lui. Seuls ses yeux trahissaient encore une ombre plus ancienne.

Il avait appris à se taire, à observer, à comprendre avant de parler. Son silence était devenu une force. Là où d’autres hurlaient pour exister, il préférait écouter, absorber. Il savait lire les gestes, les inflexions, les ombres dans un regard. Chaque hésitation, chaque soupir lui parlait davantage que les mots. Des ténèbres avait surgi une clarté froide : tout se mérite, rien ne se donne. Et un jour, ceux qui décident paieraient aussi.

 

Journal de Simon — jour de la présentation

« Ils vont tous me fixer comme un objet qu’on expose. Le jouet à la mode.

Mais ce monde n’est pas le mien. Je ne serai le pantin de personne. »

 

Il portait un costume sur mesure, choisi par Hélène. Elle avait tout organisé : la coupe, la couleur, la chemise, jusqu’au pli du mouchoir. Elle l’observait en silence pendant l’essayage, ajustant une épaule, redressant un col, avec la minutie d’une mère… ou d’un sculpteur.

Le tissu, bleu profond, épousait sa silhouette avec une élégance presque trop parfaite. À son poignet, la montre offerte par Hélène scintillait discrètement. Elle disait qu’elle appartenait à son père. Pour Simon, c’était un rappel : tout ce qu’il avait dû taire pour en arriver là.

Il passa la main sur la manche, non pour chasser un malaise, mais pour vérifier que rien ne trahirait l’enfant qu’il avait été.

Dans le miroir : dix-huit ans. Le visage encore au bord entre adolescence et âge adulte. Pas encore impressionnant, mais déjà prêt. Dans les yeux, une lumière froide : la conscience aiguë de ce qu’il incarnait.

Hélène l’avait préparé de la même façon que l’on prépare un héritier à son premier bal. Ce soir, il devait être à la hauteur.

 

Journal de Simon

« Je sais pourquoi je suis là.

Je donnerai l’histoire du miraculé d’Horizon, exactement ce qu’ils veulent.

Pendant qu’ils me croiront, je les regarderai — un par un. »

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